samedi, novembre 11, 2006

Olivier Adam – Poids Léger

Une fois de plus Olivier Adam frappe fort. Ce petit livre est encore plus dense que les précédentes livrées de l’auteur. On y retrouve les thèmes récurrents déjà omniprésents dans « Falaises » et « Passer l’Hiver » (voir notes dans les archives de ce blog) : la banlieue sordide et sans espoir, le deuil impossible des parents, le refuge dans l’alcool et l’autodestruction.

Antoine, boxeur la nuit, croque-mort le jour fuit ses démons comme il peut. Il ne connaît pas la demi-mesure et hurle son mal être dans tous ses actes.

Enterrer ses clients est une souffrance quotidienne ; il ne sait prendre ses distances, la mort du père encore trop proche, la cicatrice pas refermée. D’ailleurs, comment peut-on vivre à organiser la souffrance des autres quand la sienne propre vous noue la gorge ?

Il boit comme il souffre : à ras bord, sans s’arrêter, dès qu’il n’en peut plus, c’est à dire quasiment à longueur de journée. Où commence la fuite, où débute le refuge ? Il est déjà trop tard.

L’alcool le détruit, fout en l’air son job qui l’insupporte, exacerbe sa violence qu’il ne sait pas exprimer par des mots ni maîtriser sur le ring. Il aurait pu devenir un bon boxeur avec Chef, son manager, brave type presque aussi paumé que lui mais à qui un reste de profonde humanité va lui permettre de se sauver, juste à temps.

Antoine aurait pu aimer Su. Mais même cela lui sera refusé, sa violence mal contenue entraînant celle du clan familial à la lisière de la mafia jaune du XIIIeme arrondissement.

Antoine s’enfonce encore plus, page après page. L’amour presque incestueux pour sa sœur Claire lui avait tenu la tête hors de l’eau. Jusqu’au mariage de celle-ci, ultime trahison, accélérateur de sa déchéance.

Comme souvent avec Olivier Adam, il n’y a aucun espoir, aucune rédemption. Une lente et inexorable descente aux fin fonds de la douleur psychologique et physique. Le mot « espoir » doit être banni du vocabulaire de notre jeune auteur…

Vous en sortez KO mais, tel un boxeur professionnel, vous en redemandez et remonterez sur le ring, pour la prochaine livrée de coups.

Très fort décidément !
141 pages – Publié au Seuil Collection Points.

Korsakov – Eric Fottorino

Voici une formidable occasion de lire passionnément trois romans intégrés en un seul. Eric Fottorino réussit la prouesse de construire son émouvant récit en trois parties d’un style, d’un ton et d’un contenu fortement différenciés.

Pourtant, même si chacune de ces parties pourrait se lire en soi, indépendamment des autres, elles forment un tout cohérent et qui donne à comprendre les trois facettes structurantes de la personnalité du personnage principal.

François Ardanuit, dans la première partie, est avant tout un enfant intelligent et un peu turbulent, arrivé par la seule volonté de sa mère au sein d’une famille au passé glorieux mais au présent misérable. Une famille qui manque dramatiquement d’hommes, tous ayant fui ou se réfugiant peu à peu dans la fuite ultime qu’est la mort.

Dans cette première partie, l’on va peu à peu comprendre que François Ardanuit se met à la recherche de son père. A force de contresens (E. Fottorino joue brillamment avec les mots transformant leur phonétique en une justification du père absent et d’un enfant du hasard) et de circonstances aléatoires, François finira par hériter de deux pères : le premier, génétique, dont il trouvera enfin l’identité et qui porte le nom de MAMAN, ce qui ouvre la porte à d’infinies théories et possibilités et autant de confusions entre les rôles des pères et mères ; le second par adoption, lorsque sa mère, celle qu’il appelle, pour la différencier de son père génétique, sa « maman à moi » par opposition à son père MAMAN, décidera de convoler en justes noces.

Cette première partie nous jette dans l’esprit de ce gamin tourmenté et nous force à voir le monde des adultes d’une manière qui ne nous est pas naturelle. Le tout donne un résultat brillant, drôle, décalé même si l’image des adultes en sort profondément écornée.

Dans la deuxième partie, François est devenu Signorelli, du nom de son père d’adoption. La quarantaine venue, poussé par de multiples circonstances et par une femme dont il a douloureusement partagé la vie, il va chercher à concilier François Signorelli et François Maman.

Il n’est plus Ardanuit, encore Signorelli, tendanciellement Maman. Il ne sera bientôt plus rien de tout cela car les pistes viendront rapidement se brouiller par l’apparition de la terrible maladie de Korsakov. Les symptômes en sont la perte de la mémoire immédiate, la conservation d’une structuration verbale en apparence cohérente, la perte de plus en plus rapide de tout souvenir du passé et la construction de personnalités multiples rattachées à des bribes, réelles ou inconscientes, du passé. Autrement dit, la destruction de toute personnalité et une mort rapide mais qui a le mérite d’être indolore car le patient oublie tout instantanément.

Cette partie est la plus dense de l’ouvrage, la plus chargée en émotions. Elle livre une illustration vibrante et d’une rare précision des dégâts que la maladie peut imposer. Elle nous pose à nous tous l’inévitable question de savoir qui nous sommes vraiment et qui nous aimerions être.

Elle souligne également la difficulté à son tour d’être père et la douleur indicible de perdre son enfant, par réflexe imbécile, pour un mot de trop, pour n’avoir pas su se parler sur le ton juste ou avoir su prendre position quand il le fallait.

La troisième partie nous mène dans un récit onirique de la vie de Fosco Signorelli, le grand-père d’adoption. Car, de fait, c’est lui le père inconscient, rêvé, ardemment espéré de François. C’est à lui que s’attacheront les seuls souvenirs que Korsakov voudra bien épargner.

Un vrai personnage romanesque qui nous mène à un troisième chapitre dans la veine d’un Henri de Montherlant. Un style très différent, déroutant. Un style qui marque les ravages de la maladie et illustre la construction de la dernière personnalité de François.

Eric Fottorino est un véritable alchimiste des mots (des maux) et nous donne à lire un roman indispensable. A lire absolument pour la qualité littéraire, pour la puissance de la pensée, pour le souci clinique du détail et de l’analyse de la progression de la maladie. Un livre d’une rare densité qui touche à de multiples sujets : la famille, la recherche du père, la construction de sa personnalité, le sort des pieds-noirs, le choix d’en finir quand il en est encore temps...

Un livre assez long et magnifique.

475 pages – Publié chez Gallimard

Octave avait 20 ans – Gaspard Koenig

Livre fascinant. Pas tant pour son contenu romanesque, à dire vrai relativement convenu, mais pour la richesse éclatante de sa langue. Dire que cet auteur n’a que 24 ans et que c’est son premier roman ! Il y a du Proust et du Yourcenar dans ces pages. C’est dire la qualité littéraire époustouflante.

Le sujet est en soi intéressant, original et constitue une entreprise bien téméraire pour un jeune auteur. Il s’agit de transposer un relativement obscur personnage secondaire, Octave, de « A la recherche du temps perdu » en ce début de XXIeme siècle et d’en faire la vedette lumineuse, attirante et détestable à la fois de cet exercice littéraire. Jeune Prince de la haute.

Une belle réussite qui écorne avec brio la futilité des vanités de la haute société tout en sachant reconnaître le panache et le style, même s’il se joue, presque mécaniquement, au mépris de toute forme d’humanité, de respect de l’autre. Le panache ne peut se concevoir pour Octave que comme faire plier ses proies à sa volonté, à son bon plaisir, à sa sexualité plutôt débridée.

Octave consomme les femmes comme d’autres les voitures, l’alcool ou pire encore. Il ne s’attache que rarement voyant dans ses conquêtes l’une des multiples illustrations de sa supériorité. Pourtant, la dernière page nous réservera une inattendue surprise après une brillantissime et hallucinante description d’une joute sexuelle sur la plage de Cabourg.

La sexualité tient un rôle prépondérant dans cet ouvrage. Elle aurait pu le faire sombrer dans la vulgarité. Au contraire, l’originalité du style, la qualité de la langue, la maîtrise grammaticale et syntaxique font de chacune de ces scènes crues et fortes en détails, un monument littéraire. La quinzaine de pages décrivant une scène de fellation vaut le détour littéraire. A inscrire au programme du BAC français !

Nous regretterons bien l’absence de linéarité dans le récit qui conduit à juxtaposer des chapitres dont on peine à trouver la cohérence. Reste que chaque chapitre est d’une totale originalité, d’une inventivité littéraire inconnue à notre époque riche en production mais bien pauvre en style, et nous donne envie de retourner à nos Bescherelle et conjugaisons.

A lire sans hésiter pour la qualité littéraire. J’en suis encore pantelant !

209 pages – Publié par Grasset